TAOISME ET PRESERVATION DE LA SANTE

Le Yang Sheng, notion centrale de la tradition taoïste.

Définition

Il se traduit littéralement par « nourrir la vie » ou « cultiver la vie ».

C’est une praxis, une théorie incarnée visant à maintenir la santé, à prévenir les maladies et la longévité en adoptant un mode de vie sain en harmonie avec la nature.

signifie « nourrir », « élever » ou « entretenir ».

La partie supérieure représente un bol, un récipient ou un aliment.

La partie inférieure représente un enfant ou un jeune animal.

signifie « vie », « naissance » ou « croissance ».

La partie supérieure représente un jeune plant qui pousse.

La partie inférieure représente une personne.

La réunion des deux sinogrammes suggère l’idée de cultiver et de nourrir quelque chose pour qu’il puisse croître et prospérer.

Yang Sheng exprime donc l’idée de cultiver sa vie comme si nous élevions un enfant ou un jeune animal ou encore comme si nous cultivions un jeune plant pour qu’il grandisse en bonne santé.

Origine et Histoire

Le Yang Sheng a été développé depuis plus de 2 000 ans, en Chine, par les Taoïstes. Son origine est souvent attribuée au célèbre médecin taoïste Hua Tuo ayant vécu en 220-280 après J.C.

Il a conçu un système de santé combinant l’exercice de la médecine traditionnelle chinoise avec des exercices respiratoires, des exercices physiques doux, des techniques de relaxation et une alimentation équilibrée. Son approche holistique de la santé le place comme l’un des précurseurs du Yang Sheng qui repose sur une observation minutieuse des cycles naturels, sur une analyse fine du corps humain et de ses interactions avec l’environnement.

LaoTseu et Zhuang Zi ont également contribué au développement du Yang Sheng en y intégrant des enseignements philosophiques taoïstes sur l’harmonie entre l’homme et son environnement. Pour Zhuangzi vivre en alliance avec les principes naturels c’est libérer notre esprit des attachements matériels et des désirs immodérés.

A travers des enseignements oraux et écrits transmis de génération en génération ainsi que par la transmission de connaissances et des pratiques entre maîtres et disciples, le Yang Sheng a poursuivi son évolution au fil des siècles pour devenir une pratique populaire dans la culture chinoise.

Aujourd’hui, il est reconnu dans le monde entier pour ses bienfaits sur la santé et le bien-être et est pratiqué par des millions de personnes à travers le monde.

Une compréhension du réel vivant

Dans la logique chinoise, la connaissance ne transforme pas le monde en objets et ne

fait donc pas « barrage aux choses », comme l’exprime François Jullien. Prendre les choses comme elles viennent et s’adapter parfaitement à une situation donnée, voilà la règle.

Le Taoïste critique la connaissance qu’il juge limitée et dont la validité n’est jamais certaine puisque jamais définitivement fixée. Comme le suggère Zhuangzi : « comment saurais-je que ce que j’appelle ‘connaissance’ n’est pas ‘ignorance’? Et comment saurais-je que ce que j’appelle ‘ignorance’ n’est pas ‘connaissance’ ? ». Relativiser toute connaissance amène à revisiter le processus qui y conduit. C’est davantage par l’intuition que l’intelligence abstraite que se manifeste le savoir. La compréhension passe par une intelligence de la situation s’appuyant sur l’ancrage de l’être dans la vie, cette capacité à « être dans ». Pas de séparation donc entre la connaissance et l’existence. Contrairement à la logique de pensée occidentale, l’articulation entre théorie et pratique est hors sujet. Pour les Taoïstes, la connaissance est utile pour mieux vivre et non pour mieux raisonner. Découper le réel n’a pas de sens, le Réel est Un. Il est comme un fleuve qui coule et rejoint l’océan ; il est vivant et insécable.

Le Taoïsme s’intéresse principalement au rapport de l’homme avec la nature afin que celui-ci prenne conscience de l’instabilité et du changement mais aussi de l’équilibre et de l’harmonie. L’idée d’harmonie est fondamentale, la préservation de la santé d’une personne va de pair avec son alignement avec les cycles de la nature : les saisons et les cycles temporels – année, mois, journée. S’aligner mais aussi éviter tout ce qui pourrait troubler cet équilibre afin de se préserver aux plans physique, mental et spirituel.

Le sage taoïste ne cherche pas dans les choses extérieures ce qu’il peut trouver à l’intérieur de lui-même. Seule, la connaissance du dedans est à même de « nourrir la vie » et de préserver l’énergie. Le retour à soi est une voie d’apprentissage plus profonde que l’accumulation de connaissances inutiles car vite périmées.

Le Yang Sheng est intrinsèquement lié au Tao. Celui-ci nous invite à reconnaître et à admirer la grandeur de l’univers, à nous sentir relié à lui, à aimer la nature, à vivre en harmonie avec les êtres et les choses, à respecter leurs libertés. Nous sommes invités à être sans cesse à l’écoute du chant de la vie en nous. L’adepte du Tao est un allié indéfectible de la vie. La pratique du Yang Sheng a pour objectif d’harmoniser l’individu avec ce flux naturel.

Le but de chacun est de trouver sa place dans le monde qui l’entoure, de nourrir sa vie de la manière la plus proche possible du fonctionnement naturel et de goûter au bonheur de vivre le plus longtemps possible en bonne santé.

En prenant conscience de notre situation dans le temps et l’espace, en reconnaissant la globalité et en acceptant que tout est impermanence et transformation perpétuelle, chacun est en mesure de porter un regard positif et créatif sur le monde et sur sa vie.

Ceux qui exploitent leur capacité de réalisation de soi peuvent faire vivre l’équilibre entre leur monde intérieur et le monde extérieur. Les Chinois sont convaincus que chacun possède les ressources pour grandir et mûrir intérieurement. Chacun a la capacité de penser pour soi et de se gouverner.

Selon la tradition taoïste, accéder à la santé et à la longévité est possible si l’on suit ces principes et si l’on s’applique à maintenir l’équilibre entre le corps, l’esprit et l’environnement.

Comment y parvenir ?

  • En se détachant du monde des idées pour avoir un rapport concret avec les choses. Faire l’expérience du réel en se laissant traverser par la vie.
  • Avoir une vie simple faite de modération et de calme intérieur.
  • Cultiver le Qi. Quand il circule librement, de manière fluide et équilibrée, le corps et l’esprit sont en bonne santé. Par la pratique quotidienne de certaines disciplines comme les exercices respiratoires, la méditation, le Qi Gong, nous nourrissons et équilibrons le qi et réduisons les facteurs déséquilibrants.
  • Maintenir l’équilibre entre les forces Yin – Yang dans le corps humain en ajustant ses habitudes quotidiennes aux vicissitudes et instabilités de l’existence.
  • Appliquer le principe du non-être et apprendre à faire le vide.

Qu’est-ce que le non-être ? Pour le définir nous ferons une analogie avec le vide à l’origine de toute chose car « l’être est issu du non-être ». A l’opposé est le plein, limité et déterminé. Le plein est acquis mais superficiel alors que le vide représente l’aspect inné et originel des éléments.

Le non-être est donc l’indéterminé, entrer en contact avec lui c’est se libérer de nos limites et contraintes. C’est retourner à notre aspect premier et s’ouvrir à toutes les potentialités et toutes les possibilités.

Comment mettre en pratique le principe du non-être et diminuer le plein qui est en nous ?

  • « avoir le corps comme un rocher » qui suit naturellement la ligne de pente,
  • se fier à l’intuition créatrice plutôt qu’à notre pensée rationnelle,
  • être spontané, synchronisé avec nos réactions sensorielles et lié à l’action,
  • débarrasser notre conscience de l’illusion des fins et la concentrer sur les moyens,
  • se centrer sur soi et faire le vide dans nos pensées,
  • être présent pour faire corps avec les situations,
  • être détaché de son savoir, de ses craintes et de ses désirs induits par l’ego,
  • chevaucher les évènements avec pragmatisme.
  • Recourir à la non-pensée. Le mental dénomme, définit, délimite, critique, rationalise, analyse et multiplie. La non-pensée, c’est ne pas intervenir mentalement, être en paix, apathique et silencieux. C’est « avoir l’esprit comme un lac », faire le vide, s’oublier, se distancier du volontarisme et de ses illusions pour que l’esprit puisse refléter la réalité sans préjugés ou idées préconçues. Ne pas se laisser aveugler par une idéologie quelle qu’elle soit mais avoir l’objectivité du miroir.
  • Adopter et appliquer le concept du Wu Wei (无为). Il est souvent traduit par “non-action”, son vrai sens est « agir en accord avec la nature et ne pas s’opposer aux forces naturelles ». Lin-Yu-Tang définit le non-agir ainsi : « C’est l’art de maîtriser les circonstances sans leur opposer de résistance ; le principe d’esquiver une force qui vient sur vous de sorte qu’elle ne puisse vous atteindre. Ainsi, celui qui connaît les lois de la vie jamais ne s’oppose aux événements… Il en change le cours par son acceptation, par l’intégration, jamais le refus. Il accepte toutes choses jusqu’à ce que, les ayant assimilées toutes, il parvienne à la maîtrise parfaite ».

Ce non-agir est tout sauf de l’inactivité ou de la passivité. Il cultive l’utilisation opportuniste réel d’ici-et-maintenant. Ne pas forcer le cours des choses, se couler dans le rythme des phénomènes et se laisser porter par eux et amplifier son action par les courants dominants.

En pratique cela se traduit par une écoute attentive des rythmes de son corps et de ceux de son environnement ; ne pas forcer les flux naturels par des actions contraires mais accueillir et s’adapter à eux.

  • En plus de l’entretien quotidien des fonctions physiques du corps, soigner son esprit et son âme sont nécessaires. L’état émotionnel (colère, tristesse, anxiété, …) d’un individu a un impact très important sur la circulation du Qi dans le corps donc sur la santé globale. Apprendre à gérer son stress et contrôler ses émotions sont indispensables au maintien de l’équilibre émotionnel et mental. Pratiquer régulièrement la méditation et l’introspection sont deux bons outils pour y parvenir.
  • Prendre soin de soi par une alimentation saine et équilibrée qui tient compte des influences extérieures. Par exemple, pendant l’hiver, privilégier des aliments chauds pour soutenir l’énergie interne, tandis qu’en été, choisir des aliments rafraîchissants.

YANG SHENG ou le chemin de toute une vie

Photo Aubrey-Odom